Journée shopping

Le 21 août 2010

Les guides touristiques, les visites de musées nationaux, de monuments et de grands lieux publiques permettent d’avoir un certain aperçu de ce qu’est un pays. Mais si vous souhaitez vraiment savoir comment vivent les gens, allez dans leurs lieux de consommation.

 À première vue, on se dit que l’on a pas de temps à perdre à faire les courses, alors qu’il y a tant à voir partout.

À mon sens, c’est une erreur. Si l’on prend un peu l’habitude de regarder les choses différemment, la visite d’un magasin offre une vision presque impudique sur l’existence des gens. En regardant ce qu’ils consomment et comment ils le consomment, c’est un peu comme si on poussait la porte de leurs domiciles, qu’on entrait dans leur intimité en ouvrant leurs frigos, leurs placards, leurs commodes. Grâce à cela, on peut les comparer plus facilement à nous, voir en quoi ils nous ressemblent et surtout en quoi ils sont différents.

Pour cela, Tokyo offre un choix de magasins presque inépuisable. Aujourd’hui, je suis allé dans les lieux les plus incroyables et surprenants que j’ai vus jusqu’à présent. Ce sont des sortes de cavernes d’Ali Baba, pleines à craquer d’articles plus bizarroïdes les uns que les autres, où toute la surface utile était utilisée, jusqu’au plafond, d’où pendaient plein de choses. J’ai visité aussi beaucoup de magasins high-tech où se côtoient les derniers ordinateurs et les robots de demain censés améliorer notre existence future. J’ai compris que les Japonais sont friands d’articles de cuisine déclinés à l’infini. Il y a quasiment un objet pour chaque geste et chaque aliment. Ils sont aussi passionnés de mode. Ils achètent leurs vêtements, et surtout les accessoires qui vont avec dans des magasins « total concept » où le décor et l’ambiance sonore font plus penser à une boite de nuit qu’à une boutique.

Mais par dessus tout, les Japonais, quelque soit leur âge ou leur fonction sociale sont passionnés de gadgets kawaii en tous genres. Ainsi, il n’est pas rare de croiser un homme d’affaire à l’aspect austère avec un chapelet de petits Hello Kitty accrochés à son téléphone portable, ou des grand-mères qui portent des chaussettes Pucca. Ce sont souvent des objets dont je ne soupçonnais même pas l’existence et dont j’avais l’impression de ne plus pouvoir me passer l’instant d’après.

Laurent San, heureux possesseur d’un appareil à cuire les œufs durs en forme de tête de Rilakkuma.

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Shinjuku

Le 20 août 2010

Aujourd’hui, je retrouve, avec joie Tokyo, la ville gigantesque aux mille facettes. Cette agitation dans le calme me manquait un peu. Je décide de visiter un quartier que j’avais, de prime abord, un peu mis de côté, car selon les échos que j’avais entendus, il n’était pas en première place sur la ma liste: le quartier administratif et d’affaires de Shinjuku.

C’est ici, au gouvernement de la préfecture de Tokyo (la mairie) que s’administre le vie des 30 millions de Tokyoïtes. C’est ici aussi, que se traitent les dizaines de milliards de Yens quotidiens d’affaires en tous genres.

Le ciel est gris, comme pour se mettre au diapason de cet hymne au béton et au verre dans lequel il se reflète. C’est beau comme une machine inhumaine peut être belle, avec ce mélange de fascination et de répulsion qu’une telle chose peut engendrer.

Shinjuku est un monde vertical et minéral, tout se regarde, tout se vit, soit d’en bas, soit d’en haut, suivant qu’on soit puissant ou misérable, comme l’écrivait ce vieux Jean. Des ascenseurs super-express sont le seul lien entre ces deux mondes, mais on accède pas au monde d’en haut, sans avoir montré patte blanche.

On sent bien qu’ici, les architectes ont rivalisé de métier et d’art pour réaliser certains des plus beaux et des plus hauts bâtiments qui soient. Mais cette juxtaposition de grandiose, ne produit pourtant qu’un quartier sans âme, une zone, où je sent confusément qu’on peut perdre jusqu’à son humanité.

La voilà, la grande fourmilière japonaise, celle des clichés qu’on connaît tous sur cette société réglée très finement jusque dans l’intime. Je ne croise que peu de gens, tous habillés du même uniforme, il n’y a que la couleur et la richesse des tissus qui varient.

Ici, les employés n’ont que quelques minutes, pour avaler le plus rapidement possible la ration qui leur permettra de continuer à produire. C’est un spectacle effarant, moi qui mange assez rapidement d’habitude, je suis relégué à la catégorie espoir.

Parfois, on croise un cortège composé de la sorte: à la tête, un vieil homme en costume anglais gris clair. Il porte sur son visage, la gravité et la colère des shoguns de l’ancien temps féodal. Il marche vite, d’un pas pressé, comme tous les hommes pour qui le temps c’est de l’argent, en redressant au maximum la tête et les épaules, pour se faire plus grand qu’il n’est.

Il est suivi, un ou deux pas en retrait, par deux ou trois féaux en costume un peu plus sombre. Ils ont le droit de s’adresser à lui, en courbant légèrement la tête dans une attitude de soumission évidente.

Ensuite vient tout l’aréopage des employés en chemises blanches avec ou sans cravates suivant leur rang, porteurs d’attachés-case, de grosses valises, de sacs divers, suivant comme ils le peuvent, la marche forcée imposée par leur maître.

Dans cette vie, l’entreprise se substitue à la famille. Le soir, les employés ne rentrent pas dans leur foyer; ils suivent le patron dans la tournée des bars et des izakaias, cela est censé renforcer la cohésion sociale. Gare à celui ou celle qui oserait décliner l’invitation, car il serait vu comme un ennemi du groupe.

Comme il est trop tard pour rentrer, ils se rendent, en groupe toujours, dans des hôtels capsule où je les ai suivis. Après l’usine à fric, voici l’usine à dormir. Nous sommes dans une ruche où on me demande plusieurs fois, avant de me laisser entrer,  si je suis tatoué. Ici le moindre tatouage est synonyme d’appartenance à un clan mafieux. Après la toilette, où chacun se douche entièrement nu, assis sur un petit tabouret dans une grande salle commune, et le bain dans un bassin collectif, chacun regagne son alvéole et abaisse le rideau roulant de tissu léger, pour dormir ce qui reste de la nuit dans le seul moment d’intimité de la journée.

Ce rythme recommence chaque jour de la semaine, sauf le dimanche, car les bourses sont fermées. Il n’est ponctué que de 14  jours feriés annuels et de quelques jours de vacances. Il n’est pas bien vu de  prendre l’intégralité des 20 jours de congés payés. Afin que les gens ne se suicident plus à cause du surmenage, le gouvernement a fait voter, récement, une loi qui dit que si un jour férié tombait un dimanche, le lundi suivant serait obligatoirement un jour chômé.

Laurent San, une cigale au pays des fourmis.

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Fuji San

Les 18 et 19 août 2010

Aujourd’hui, je vais retourner dans le Kanto, destination Kawaguchiko au pied du mont Fuji. Mon voyage touche déjà presque à sa fin. Je passe donc une bonne partie de la journée dans les trains Super Express. Heureusement, les Shinkansens sont beaucoup plus agréables à vivre que leurs homologues français les TGV. Les sièges sont confortables, les accoudoirs sont très larges, il y a plus d’un mètre d’espace entre deux rangées de sièges. Cela me permet de dormir à mon aise et de sortir de ce long périple, de presque 850 km, sans être le moins du monde fatigué ni froissé.

Et cela vaut mieux ainsi, car cette nuit, j’ai prévu de me lancer dans l’ascension du mont Fuji.

Quand je sors de la gare, bien que très près, celui-ci se cache, entouré d’une brume très épaisse qui ne le quitte que très rarement en été. Je suis un peu déçu, car je sais qu’il est là.

Je m’installe rapidement à l’hôtel et me prépare pour cette épreuve qui va être éprouvante physiquement. J’enfile tout l’équipement que j’avais prévu avant de partir, et que je transporte dans ma valise depuis : anorak, polaire, sous-pull, chaussures de montagne, bâtons de marche télescopiques, gants, bonnet, trousse de premiers secours, lampe frontale. Cela peut paraître un peu excessif, mais c’est finalement bien léger quand on sait que le Fuji culmine à 3776 mètres d’altitude. La haute montagne ne pardonne pas grand chose aux imprudents.

C’est entièrement harnaché que j’arrive en ville sur les coups de 19 heures, je dois encore aller faire les courses de provisions avant de prendre la navette qui me conduira jusqu’à la station de départ de l’ascension.

Et là, en passant devant la gare, je suis surpris par l’imposante silhouette du volcan. Le voilà enfin, il se découvre, comme pour m’impressionner juste avant que je le défie. Seul son sommet est encore couronné de nuages. Si son ascension n’est pas très technique et ne nécessite aucun matériel d’escalade, ses pentes semblent quand même très raides.

A 21 heures, la navette démarre et me dépose à la station n°5, située à 2300m, une heure plus tard.

A présent, il fait nuit noire et c’est à l’aide de ma lampe frontale que je trouve le départ du sentier.

J’atteins la station n°6 au bout de 45 minutes, le sentier est raide, mais reste assez praticable dans le noir.

Ensuite, les choses se corsent un peu, je suis dans la pente, j’avance dans un mélange de cendres volcaniques et de basalte, cela rend la marche plus instable et moins rapide. La route à suivre est marquée par des pieux phosphorescents régulièrement espacés. Je vois, beaucoup plus haut, les lumières des stations refuges qui ponctuent le parcours jusqu’au sommet. Sur les versants, ici et là, de petits points lumineux marquent la présence d’autant de grimpeurs. Certains d’entre-eux touchent presque au but.

À 2700m j’arrive à la station 7, plus que 1000 mètres à grimper! Il y règne une certaine animation, de nombreuses personnes semblent faire une pause avant de repartir. Pour éviter de me retrouver coincé entre deux groupes, je préfère m’en aller immédiatement.

Les 3000m passés, je commence à ressentir des difficultés à respirer, mes muscles s’engourdissent un peu, l’oxygène est plus rare.

3250m ,voici la station n°8 et son refuge, je m’y arrête pour retrouver mon souffle et reprendre des forces. On dirait que j’ai eu raison de presser un peu le pas, plus bas, le long de la piste, des serpents de lumière progressent vers ici.

Un panneau, qui surgit dans le faisceau de ma lampe frontale, m’annonce que le plus dur est à venir. Il reste deux kilomètres avant d’arriver au sommet, et il est indiqué trois heures de marche. Un rapide calcul m’indique que je vais faire un peu moins de 700m à l’heure. En effet, même si dans le noir total, je ne vois pas ce qui m’entoure, je sens sous mes pieds que la pente s’intensifie encore et de plus en plus de cendres se dérobent sous moi.

À 3600m, voici la station 9, il n’y a pas de refuge, juste un panneau qui indique la route à suivre. Le sommet n’est plus qu’à 400 mètres, je peux voir les lumières des refuges. Elles me paraissent encore très lointaines et hautes. Marcher 400m sur un terrain plat, ce n’est rien, mais à cette altitude, où chaque pas est un effort, où le simple fait de respirer est fatiguant, c’est une distance énorme à parcourir.

Ici, il y a du monde, beaucoup trop de monde à mon goût! Plusieurs routes de randonnée qui démarrent de tout autour du volcan se rejoignent. Chacun veut arriver au sommet de la montagne sacrée en passant par le Tori. Il ne faut pas oublier que le Fuji San est un des sanctuaires religieux les plus importants du pays. On pourrait penser que peu importe le chemin, l’essentiel est d’arriver au sommet, mais pour les Japonais, cette escalade est un pèlerinage religieux et non pas une activité sportive.

La pente est devenue vraiment raide, mes muscles brûlent, j’ai le souffle court. J’ai un peu de mal rester concentré sur mes pensées et je perds un peu l’équilibre. Je pense avoir mis une bonne demie-heure pour finir les 100 derniers mètres. Il est 4h30 quand je passe le Tori.

Je m’installe et j’attends le plus confortablement possible dans le froid et le vent, le lever du soleil. Déjà, vers l’est, très loin au dessus du Pacifique, le ciel se teinte d’une lueur orangée. Bientôt, le disque rougeoyant se précise à l’horizon, un nouveau jour se lève sur le Monde, et nous sommes les premiers à en profiter. Le Japon est le premier pays, à l’exception de quelques îles, à entrer dans une nouvelle journée, la ligne de partage des heures est plus vers l’Est, dans le Pacifique.

Ce spectacle est sûrement le plus émouvant de ce voyage, il me rappelle les levers de soleil que j’ai vu du haut des dunes du Sahara. Je me lève et je le salue d’un geste qui doit remonter à l’aube de l’Humanité, les bras levés et les paumes des mains vers l’avant. Sa douce lumière m’irradie le visage. Tous mes efforts sont payés au centuple, c’est un moment que je n’oublierai jamais.

Une fois le jour là, je découvre avec stupeur l’altitude à laquelle je me trouve et que je n’avais que devinée jusque là. Ce n’est pas la première fois que je suis si haut sur une montagne, j’avais déjà escaladé le Grand Paradis (4061m) dans la vallée d’Aoste, mais le Fuji est isolé dans une plaine et cela renforce beaucoup cette impression.

Je passe une heure entière à regarder le paysage et m’approcher du cratère immense du volcan. Puis, il faut déjà se préparer à redescendre. Tous ceux qui vont en montagne le savent, la descente est toujours plus éprouvante que la montée, car elle fait travailler durement des muscles qui ne sont habituellement que peu sollicités. Et bien, la descente de 5 heures du Fuji, durant laquelle j’ai du lutter sans cesse pour ne pas glisser dans les poussières, a eu fini de dévorer les forces qui me restaient.

Laurent San, une petite lumière qui avance dans la nuit noire.

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L’île de Miyajima

Le 17 août 2010

Ce matin, je suis sur le petit ferry qui vogue sur la mer intérieure de Seto, entre les îles d’Honshu et de Shikoku vers la petite terre d’Itsukujima que les Japonais appellent plus couramment Miyajima, l’île au sanctuaire.  Elle abrite un des joyaux du shintoïsme, le temple d’Itsukushima-Jinja.

Ce temple, construit en 1168 est dédié aux trois déesses de la mer qui protègent les marins et les navires.

On accède traditionnellement au sanctuaire par le Tori flottant, un portique dressé à l’entrée de chaque terre sacrée. Mon ferry lui se contentera d’accoster au débarcadère, c’est moins magique, mais bien plus pratique.

Itstukushima-Jinja a la particularité d’être construit en grande partie sur la mer, ce qui en fait un lieu unique. Quand la marée est haute, on dirait qu’il flotte sur la baie de Seto.

Une fois le temple visité, je musarde un peu dans le village, et décide de grimper un peu jusqu’à la pagode qui est située en surplomb.

Quand j’arrive là-haut, la brise marine souffle doucement, comme une caresse sur ma peau. Je décide de faire une halte dans une sorte de halle couverte qui a l’air bien agréable. J’en profite pour me laisser glisser, durant un assez long moment, dans la contemplation du bleu de la mer et du vert des forêts.

Mais déjà, je repars un peu à contre cœur, j’étais si bien dans cet endroit paisible. Je veux gravir le point culminant de l’île, le mont Misen. On dit qu’à son sommet, les Dieux, auraient installé leurs sièges de pierre pour venir y admirer la parfaite harmonie qui règne, ici-bas, entre la Nature et le Hommes.

Je m’engage dans les sentiers escarpés et je découvre la splendeur de petits jardins et des paysages de montagne. Ici se cachent de nombreux petits trésors, des statues votives, des ponts qui enjambent les torrents, des sources à l’eau claire.

Quand j’arrive au sommet, le spectacle qui s’offre à moi me laisse sans voix. De tous côtés, le paysage s’offre à mes yeux. C’est si majestueux, que je me sens, l’espace d’un moment, comme un simple élément du Grand Tout de la philosophie Shintoïste.

Déjà, le jour décline et je me presse dans la descente qui me ramène au village.

Avant de quitter l’île, je savoure un coucher de soleil sur la baie et le Tori.

Laurent San, celui qui a eu une vision divine.

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Hiroshima

Lundi 16 août 2010

Il est des matins où l’on a pas envie de se lever de son lit, pas parce qu’on a mal dormi, mais parce qu’on sait qu’il va falloir faire quelque chose qu’on appréhende un peu.

Ce matin je l’avoue, j’ai un peu de mal à me lever, car c’est le jour où je vais à Hiroshima. Je n’ai pas peur de voir des images sur l’horreur de la bombe, je suis un grand garçon maintenant et j’en ai vu d’autres au cours de mes études sur la Seconde Guerre mondiale…

Non, c’est hier soir, en vérifiant sur une carte l’emplacement de mon hôtel. Je me suis tout simplement rendu compte qu’il est situé à environ 100 mètres de l’épicentre de l’explosion du 6 août 1945. C’est bête comme réaction, jusque là j’acceptais assez bien l’idée d’aller dans une ville totalement anéantie par le feu nucléaire il y a à peine 65 ans. Et maintenant, j’ai des doutes pour une question de métrique. A partir de combien de dizaines, ou de centaines de mètres me sentirais-je plus en sécurité?

Et puis, mes proches me l’ont bien dit : « Tu es complètement fou d’aller là-bas! ». Sur le coup, on fait un peu le brave en riant… mais avec le temps et l’heure qui s’approche, on y repense… C’est quand même important les remarques des gens qu’on aime… Si on m’avait dit d’aller visiter Tchernobyl, est-ce que j’y serais allé? Sûrement pas! Alors pourquoi irais-je là-bas?

Allez! De toute façon, je n’ai plus vraiment le choix! Tout au plus je décide de reculer le moment de mon départ de 9 heures à 13 heures, histoire de diminuer un peu, sans en avoir l’air, la durée de mon séjour dans cette ville. Comme si cela allait changer quelque chose…

Quand le haut parleur du train annonce, en anglais, notre arrivée prochaine, je regarde instinctivement par la vitre, comme à chaque fois; mais tout de même avec un peu plus d’insistance. Jusque là, tout à l’air normal.

Quand la porte s’ouvre sur le quai, je pose le pied sur ce sol qui a connu l’enfer, normalement; avec cependant juste un peu plus de précaution. Et puis, je me rends compte que je respire un peu moins franchement. Dans la rue, j’observe les gens attentivement, ils ont l’air en excellente santé, mais ceux-là sont jeunes. Je cherche du regard des vieux, de ceux qui vient là depuis toujours et qui ont connu le désastre. Eux aussi ont l’air d’être en forme. Puis je regarde autour de moi, il y a de l’herbe verte, des papillons qui volent de fleur en fleur. Des oiseaux chantent dans les arbres. Alors je souris de ma crainte irraisonnée et je monte dans le tramway. Est-ce qu’on laisserait vivre des gens dans un endroit dangereux sans que la nouvelle fasse le tour du Monde? Je ne le pense pas et je m’accroche un peu à cette idée.

La ville défile à présent lentement sous mes yeux, elle est jolie. Elle ressemble à n’importe quelle autre petite ville, à un seul détail qui ne frappe pas l’œil de suite. Tout a l’air récent, trop neuf, les immeubles, les maisons, même les arbres. Il n’y a nulle part quelque chose qui ait l’air vraiment vieux.

Une fois installé au Ryokan, je me dirige vers le parc du mémorial de la paix, qui bien qu’à quelques dizaines de mètres de là est caché par une ligne d’immeubles.

Quand je tourne le coin de la rue, je suis immédiatement saisi par la silhouette en ruines du dôme de la bombe A qui reste debout comme le seul témoignage physique de la violence de la destruction. En le voyant, je saisi bien plus concrètement le sens de ce que je savais déjà au travers des livres. Ici, à moins de 100 mètres du point O, des gens sont morts par milliers en une fraction de seconde, vaporisés dans une boule de feu de plus de 4000 degrés qui a vitrifié le sable, ce jour-là, à 8h15 du matin.

Je me demande alors ce qui a été le plus terrible. De mourir en un instant, sans s’en rendre compte. De préférer, comme des milliers de survivants les heures suivantes, se jeter dans le fleuve, juste à cet endroit, et se noyer pour ne plus subir la douleur des blessures. De périr à petit feu, des conséquences l’irradiation. Ou finalement d’y avoir survécu et de devoir vivre toute une longue existence, avec à chaque seconde le souvenir de ce qui a été vu et peut-être aussi le sentiment de culpabilité de ne pas être mort comme les autres.

De ces rescapés, quelques-uns vivent encore aujourd’hui, mais ce sont leurs enfants, ceux qui sont nés dans l’immédiat après destruction qui témoignent bénévolement aujourd’hui.

Celui-là, à qui je demande ce qui le pousse, m’explique que chaque jour, depuis qu’il ne travaille plus, il prend la relève de son père mort maintenant. Il demande aux gens qui viennent du Monde entier de témoigner de l’ignominie avec laquelle des Hommes peuvent tuer d’autres Hommes pour qu’une telle chose n’arrive plus. Il faut bien le dire, c’est aussi un peu pour ça que j’écris ce soir.

Je sais aussi que je dirai à ceux qui veulent l’entendre, ce que j’ai vu et appris aujourd’hui et que je n’ai pas ni le temps, ni la place d’écrire ici.

 Laurent San, celui qui sait maintenant, qu’il a bien fait de se lever ce matin.

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Kyoto

Le 15 août 2010

Aujourd’hui, j’ai visité deux sanctuaires hors norme de Kyoto, le Kiyomizu Dera construit sur le flanc d’une colline boisée et dominant toute le ville, et le Fushimi-Inari constitué d’un labyrinthe de milliers de Torii  sur 4 kilomètres de long.

Le soir, je suis allé au temple Yosen-Ji assister au Matsugasaki Daimoku Odori, c’est une danse O-Bon qui consiste à répéter les 7 sons de la prière nichiren:  » a -mu- myo -ho -ren – gek- kyo ».

Je n’en dis pas plus car il est très tard, je complèterai cet article demain (le 16) dans le train pour Hiroshima, écrire me prend chaque jour beaucoup de temps. J’espère qu’il y aura une connection Internet là-bas…

Les photos sont visibles dans le répertoire Kyoto.

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Nara

Le 14 août 2010

Aujourd’hui, je pars pour Nara, une petite ville de l’arrière pays de Kyoto. Ce n’est pas la Nara historique au passé prestigieux que je viens chercher ici. Bien sûr, elle fut la capitale du Japon avant même Kyoto, et abrite un grand nombre de trésors d’art et d’architecture. Mais non, ce que je veux y trouver, c’est avant tout la fraicheur et la quiétude des 13 hectares du jardin d’Isuien, du parc Tobihino et des premières collines du mont Wakasuka.

Depuis quelques jours, il fait une chaleur encore plus moite qu’à l’habitude sur le Kansai. Le ciel blanc n’est pas ici la promesse d’une pluie prochaine, mais plutôt le couvercle d’une marmite en dessous duquel la pression augmente chaque jour un peu plus.

Je ne me presse donc pas et j’arrive, comme toujours, par le train en début d’après-midi. C’est décidé, je passe sans trop regarder devant les temples et sanctuaires disséminés dans les parcs. « Akalimachita wakamaru nié tomimaska desu», cela ne veut rien dire, puisque je ne parle pas japonais, mais on pourrait l’interpréter comme ceci: « trop de temple, nuit au temple » et ces derniers jours, j’en ai vu beaucoup.

Tout au plus , je remarque ces groupes de touristes qui s’agglutinent, pour les nourrir, autour de groupes de daims vivant en liberté dans les sanctuaires. Ils achètent 150 Yens à de vieilles femmes, un paquet de galettes de riz qu’ils donnent ensuite aux animaux. A Nara, les daims sont particulièrement vénérés comme étant les messagers des Dieux.

J’avance dans le sous-bois, un peu au hasard, à la recherche d’un coin frais et tranquille où je pourrai m’allonger, écrire un peu et rêvasser tout à mon aise. Je trouve une petite source qui s’écoule en cascade dans un bassin entouré de mousse.

J’y suis installé depuis moins d’une demie-heure quand arrive une harde, qui veut certainement se rafraichir, au point d’eau, loin de l’agitation. En me voyant, les daims hésitent un petit moment à s’approcher de cet intrus qui n’est pas là où il devrait. Mais l’envie de l’eau et leur habitude de l’Homme les décide enfin. Nous profitons ensemble de cet endroit pendant un long moment.

Le jour décline déjà et à Nara, ce soir, on fête le Mantoro, la fête des 10000 lanternes en l’honneur des esprits des morts, nous sommes en pleine fête d’O-Bon. Partout des armées de bénévoles disposent de petites bougies selon un schéma bien précis. A la nuit tombée, ils les allument une à une et j’assiste à un spectacle si merveilleux, que ni les mots, ni les photos que je prends ne pourront le décrire. À perte de vue des petites lumières luisent dans la pénombre des bois et sur les pelouses, c’est un spectacle fabuleux. Il faut y assister pour en saisir toute la teneur; décidément, le Japon offre beaucoup.

 Laurent San , celui qui murmure à l’oreille des messagers.

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