Hiroshima

Lundi 16 août 2010

Il est des matins où l’on a pas envie de se lever de son lit, pas parce qu’on a mal dormi, mais parce qu’on sait qu’il va falloir faire quelque chose qu’on appréhende un peu.

Ce matin je l’avoue, j’ai un peu de mal à me lever, car c’est le jour où je vais à Hiroshima. Je n’ai pas peur de voir des images sur l’horreur de la bombe, je suis un grand garçon maintenant et j’en ai vu d’autres au cours de mes études sur la Seconde Guerre mondiale…

Non, c’est hier soir, en vérifiant sur une carte l’emplacement de mon hôtel. Je me suis tout simplement rendu compte qu’il est situé à environ 100 mètres de l’épicentre de l’explosion du 6 août 1945. C’est bête comme réaction, jusque là j’acceptais assez bien l’idée d’aller dans une ville totalement anéantie par le feu nucléaire il y a à peine 65 ans. Et maintenant, j’ai des doutes pour une question de métrique. A partir de combien de dizaines, ou de centaines de mètres me sentirais-je plus en sécurité?

Et puis, mes proches me l’ont bien dit : « Tu es complètement fou d’aller là-bas! ». Sur le coup, on fait un peu le brave en riant… mais avec le temps et l’heure qui s’approche, on y repense… C’est quand même important les remarques des gens qu’on aime… Si on m’avait dit d’aller visiter Tchernobyl, est-ce que j’y serais allé? Sûrement pas! Alors pourquoi irais-je là-bas?

Allez! De toute façon, je n’ai plus vraiment le choix! Tout au plus je décide de reculer le moment de mon départ de 9 heures à 13 heures, histoire de diminuer un peu, sans en avoir l’air, la durée de mon séjour dans cette ville. Comme si cela allait changer quelque chose…

Quand le haut parleur du train annonce, en anglais, notre arrivée prochaine, je regarde instinctivement par la vitre, comme à chaque fois; mais tout de même avec un peu plus d’insistance. Jusque là, tout à l’air normal.

Quand la porte s’ouvre sur le quai, je pose le pied sur ce sol qui a connu l’enfer, normalement; avec cependant juste un peu plus de précaution. Et puis, je me rends compte que je respire un peu moins franchement. Dans la rue, j’observe les gens attentivement, ils ont l’air en excellente santé, mais ceux-là sont jeunes. Je cherche du regard des vieux, de ceux qui vient là depuis toujours et qui ont connu le désastre. Eux aussi ont l’air d’être en forme. Puis je regarde autour de moi, il y a de l’herbe verte, des papillons qui volent de fleur en fleur. Des oiseaux chantent dans les arbres. Alors je souris de ma crainte irraisonnée et je monte dans le tramway. Est-ce qu’on laisserait vivre des gens dans un endroit dangereux sans que la nouvelle fasse le tour du Monde? Je ne le pense pas et je m’accroche un peu à cette idée.

La ville défile à présent lentement sous mes yeux, elle est jolie. Elle ressemble à n’importe quelle autre petite ville, à un seul détail qui ne frappe pas l’œil de suite. Tout a l’air récent, trop neuf, les immeubles, les maisons, même les arbres. Il n’y a nulle part quelque chose qui ait l’air vraiment vieux.

Une fois installé au Ryokan, je me dirige vers le parc du mémorial de la paix, qui bien qu’à quelques dizaines de mètres de là est caché par une ligne d’immeubles.

Quand je tourne le coin de la rue, je suis immédiatement saisi par la silhouette en ruines du dôme de la bombe A qui reste debout comme le seul témoignage physique de la violence de la destruction. En le voyant, je saisi bien plus concrètement le sens de ce que je savais déjà au travers des livres. Ici, à moins de 100 mètres du point O, des gens sont morts par milliers en une fraction de seconde, vaporisés dans une boule de feu de plus de 4000 degrés qui a vitrifié le sable, ce jour-là, à 8h15 du matin.

Je me demande alors ce qui a été le plus terrible. De mourir en un instant, sans s’en rendre compte. De préférer, comme des milliers de survivants les heures suivantes, se jeter dans le fleuve, juste à cet endroit, et se noyer pour ne plus subir la douleur des blessures. De périr à petit feu, des conséquences l’irradiation. Ou finalement d’y avoir survécu et de devoir vivre toute une longue existence, avec à chaque seconde le souvenir de ce qui a été vu et peut-être aussi le sentiment de culpabilité de ne pas être mort comme les autres.

De ces rescapés, quelques-uns vivent encore aujourd’hui, mais ce sont leurs enfants, ceux qui sont nés dans l’immédiat après destruction qui témoignent bénévolement aujourd’hui.

Celui-là, à qui je demande ce qui le pousse, m’explique que chaque jour, depuis qu’il ne travaille plus, il prend la relève de son père mort maintenant. Il demande aux gens qui viennent du Monde entier de témoigner de l’ignominie avec laquelle des Hommes peuvent tuer d’autres Hommes pour qu’une telle chose n’arrive plus. Il faut bien le dire, c’est aussi un peu pour ça que j’écris ce soir.

Je sais aussi que je dirai à ceux qui veulent l’entendre, ce que j’ai vu et appris aujourd’hui et que je n’ai pas ni le temps, ni la place d’écrire ici.

 Laurent San, celui qui sait maintenant, qu’il a bien fait de se lever ce matin.

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Un commentaire pour Hiroshima

  1. marraine dit :

    salut Laurent San,celui dont la sensibilité irradie les âmes …
    ton commentaire et tes photos nous laissent sans voix …
    bisous.marraine

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