Shinjuku

Le 20 août 2010

Aujourd’hui, je retrouve, avec joie Tokyo, la ville gigantesque aux mille facettes. Cette agitation dans le calme me manquait un peu. Je décide de visiter un quartier que j’avais, de prime abord, un peu mis de côté, car selon les échos que j’avais entendus, il n’était pas en première place sur la ma liste: le quartier administratif et d’affaires de Shinjuku.

C’est ici, au gouvernement de la préfecture de Tokyo (la mairie) que s’administre le vie des 30 millions de Tokyoïtes. C’est ici aussi, que se traitent les dizaines de milliards de Yens quotidiens d’affaires en tous genres.

Le ciel est gris, comme pour se mettre au diapason de cet hymne au béton et au verre dans lequel il se reflète. C’est beau comme une machine inhumaine peut être belle, avec ce mélange de fascination et de répulsion qu’une telle chose peut engendrer.

Shinjuku est un monde vertical et minéral, tout se regarde, tout se vit, soit d’en bas, soit d’en haut, suivant qu’on soit puissant ou misérable, comme l’écrivait ce vieux Jean. Des ascenseurs super-express sont le seul lien entre ces deux mondes, mais on accède pas au monde d’en haut, sans avoir montré patte blanche.

On sent bien qu’ici, les architectes ont rivalisé de métier et d’art pour réaliser certains des plus beaux et des plus hauts bâtiments qui soient. Mais cette juxtaposition de grandiose, ne produit pourtant qu’un quartier sans âme, une zone, où je sent confusément qu’on peut perdre jusqu’à son humanité.

La voilà, la grande fourmilière japonaise, celle des clichés qu’on connaît tous sur cette société réglée très finement jusque dans l’intime. Je ne croise que peu de gens, tous habillés du même uniforme, il n’y a que la couleur et la richesse des tissus qui varient.

Ici, les employés n’ont que quelques minutes, pour avaler le plus rapidement possible la ration qui leur permettra de continuer à produire. C’est un spectacle effarant, moi qui mange assez rapidement d’habitude, je suis relégué à la catégorie espoir.

Parfois, on croise un cortège composé de la sorte: à la tête, un vieil homme en costume anglais gris clair. Il porte sur son visage, la gravité et la colère des shoguns de l’ancien temps féodal. Il marche vite, d’un pas pressé, comme tous les hommes pour qui le temps c’est de l’argent, en redressant au maximum la tête et les épaules, pour se faire plus grand qu’il n’est.

Il est suivi, un ou deux pas en retrait, par deux ou trois féaux en costume un peu plus sombre. Ils ont le droit de s’adresser à lui, en courbant légèrement la tête dans une attitude de soumission évidente.

Ensuite vient tout l’aréopage des employés en chemises blanches avec ou sans cravates suivant leur rang, porteurs d’attachés-case, de grosses valises, de sacs divers, suivant comme ils le peuvent, la marche forcée imposée par leur maître.

Dans cette vie, l’entreprise se substitue à la famille. Le soir, les employés ne rentrent pas dans leur foyer; ils suivent le patron dans la tournée des bars et des izakaias, cela est censé renforcer la cohésion sociale. Gare à celui ou celle qui oserait décliner l’invitation, car il serait vu comme un ennemi du groupe.

Comme il est trop tard pour rentrer, ils se rendent, en groupe toujours, dans des hôtels capsule où je les ai suivis. Après l’usine à fric, voici l’usine à dormir. Nous sommes dans une ruche où on me demande plusieurs fois, avant de me laisser entrer,  si je suis tatoué. Ici le moindre tatouage est synonyme d’appartenance à un clan mafieux. Après la toilette, où chacun se douche entièrement nu, assis sur un petit tabouret dans une grande salle commune, et le bain dans un bassin collectif, chacun regagne son alvéole et abaisse le rideau roulant de tissu léger, pour dormir ce qui reste de la nuit dans le seul moment d’intimité de la journée.

Ce rythme recommence chaque jour de la semaine, sauf le dimanche, car les bourses sont fermées. Il n’est ponctué que de 14  jours feriés annuels et de quelques jours de vacances. Il n’est pas bien vu de  prendre l’intégralité des 20 jours de congés payés. Afin que les gens ne se suicident plus à cause du surmenage, le gouvernement a fait voter, récement, une loi qui dit que si un jour férié tombait un dimanche, le lundi suivant serait obligatoirement un jour chômé.

Laurent San, une cigale au pays des fourmis.

Publicités
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s